22 mai 2007
Chronomètre à temps perdu
Vous savez, ce fichu temps que les moins de vingt ans ne
peuvent pas connaître.
Je ne reconnais plus le quartier paisible de mon enfance,
adolescence.
En face, il y avait la cour du lycée technique avec un grand chêne,
tout au bout, dans lequel s’ébattaient les pies et les corneilles. Plus près,
au bord, c’était cet énorme saule pleureur qui déformait le bitume des
trottoirs.
Il n’y a plus que ce bâtiment de béton et de tôles plastique qui
s’appelle gymnase, non insonorisé dans lequel s’ébattent ces jeunes du lycée
qui a été complètement reconstruit.
Au bout de la rue, à quatre maisons de là, du côté du feu
rouge, le coin était bordé par une grande propriété habitée par une vieille
dame que je ne croisais jamais. Mais à travers la grille noire écorchée d’une trop
ancienne couche de peinture et au dessus du mur de briques rouges, j’essayais d’appréhender
ce grand jardin.
Il y a aujourd’hui une de ces résidences de trois étages aux
noms fleuris et au style recopiable qui pullulent et brillent sur les crocs vernis
d’investisseurs immobiliers.
Il faut dire que l’espace est intéressant.
Il y a le tramway. Toute cette ligne qui rejoignait Aulnay
sous-bois et Paris Nord ou Paris Est en passant pas Bondy. Ces rails immuables,
que je croyais immuables, empruntés pour rejoindre la capitale, qui avaient vu
circuler ces michelines rouges aussi bruyantes que divertissantes, puis ces
courts trains de banlieues, gris aux banquettes orange.
Ils passaient tous les quarts d’heure soirs et matins, par demi-heure
ou même heure en journée ou week-end. Je connaissais les heures passées devant
mes devoirs de classe en les écoutant de part ma fenêtre. Tagada tagada…
Sorte de chronomètre à temps perdu.
Tout a été refait. Carrefours, passages à niveau disparus et même
ce téléphone d’urgence qu’il fallait activer en tournant une manivelle. A-t-il déjà
fonctionné une seule fois de mon temps ? Lorsque je me cachais derrière et
que la locomotive faisait trembler les abords d’un poids immense et effrayant.
En prenant le chemin des écoles, je passais devant ce bar. Il a
accueilli un instant la Harley volée d’Hallyday et d’autres
moments, plus longs
ceux-ci, quelques trafics de stupéfiants. Je n’y suis entré qu’une seule fois.
Il y avait une faune particulière et des chiens insoupçonnés dans la grande
arrière cour aux relents de terrain vague.
Le bar aviné louche a été rasé pour laisser pondre, comme dans
un miroir, le frère jumeau de l’autre bâtiment résidentiel.
Sur le même trottoir, cette entreprise de bois (je crois) aux
allures de dépôt d’espace pour gens de passage, de voyage, peut-être.
J’y jouais au tennis sur le béton avec un copain. Un été,
juste.
Encore à côté, c’était cette vieille dame non regrettée qui ne
voulait pas rendre les balles. Puis, cette maison en travaux, inexorablement
jamais terminée et sa tour ronde, un donjon épatant, sans ravalement.
Et les autres maisons de part et d’autre de la rue. Je connaissais par cœur ces trottoirs et maîtrisais presque leurs défauts pour guider les rebonds des billes. Sauf ceux qui conduisaient aux bouches d’égout. Saloperie de bouche d’égout.
Tout le quartier a muté étrangement, tout est devenu plus
bruyant, plus neuf, moins chaleureux.
Les voitures roulent plus vite entre les rangées de tilleuls.
Aux alentours, où j’allais cent fois, il y a des maisons vides
de mes anciens copains et copines, de celles et ceux dont on se rapproche
naturellement en empruntant le même parcours pour rentrer de l’école.
Nous nous lâchons en ne prenant plus les mêmes pistes. Simplement
et sans vraiment de regrets.
Sûr que certains paysages, c’était mieux avant.
Commentaires
cela me rappelle bien des souvenirs : j habitais à aulnay sous bois et je passais au dessus des rails par une passerelle piétonne ; je prenais parfois le train pour aller à paris ou la micheline pour aller à livry gargan ! quand je dis etre originaire du 93, mes interlocuteurs prennent un air apitoyé ; pourtant j avais une grande maison avec jardin et je n ai jamais mangé un oeuf, un lapin, des salades et des fruits qui ne viennent pas du jardin !! mon lycée était à ses débuts et si l entrée se faisait par un grand portail, l arrière donnait sur les champs sans la moindre cloture !! le lycee buissonnier pour tous !!
Et ces trajets qui semblaient si longs à nos courtes jambes...
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